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Benoît Melançon, «Le cabinet
des curiosités épistolaires», Épistolaire. Revue de
l’AIRE (Association interdisciplinaire de recherche sur
l’épistolaire, Paris), 49, 2023, p. 265-267. Sur la poésie et la lettre.
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«Dieux ! quelles lettres j’écrivois !
C’étoit le désordre de l’âme,
Chaque trait y peignoit ma flamme.
L’harmonieuse expression
De la plus belle poésie
Ne vaut pas la marche hardie,
La brûlante incorrection
D’une prose pleine de vie,
Et respirant la passion.»
Bernard de Bonnard (1775)Voici un texte adressé à un destinataire : «Toi seul es sauvé devant Dieu !» Il met en scène une absence («Attends, nous allons dire adieu»; «te voilà près de la porte…»), voire l’absence définitive («je suis morte !»). Constitué de «feuilles brûlantes» échangées par des «mains tremblantes», il appelle lecture et relecture («Lis !»), car il est la trace concrète d’un amour éternel («Je t’aime à jamais : le sais-tu ?»). La séparation y est évoquée, mais il ne faut pas céder à la tristesse («Oh ! ne pleure pas… bois mes larmes !»). Il pourrait bien s’agir d’une lettre, mais ces citations proviennent plutôt d’un poème, «Dernière entrevue», de Marceline Desbordes-Valmore. Poésie et épistolarité partagent plus d’un trait.
Pareilles relations sont explicites quand on s’échange des lettres partiellement ou complètement en vers (chez Voiture, Boileau, la duchesse du Maine, Voltaire) ou quand la lettre est un lieu de réflexion privé ou quasi public sur le travail poétique; les épistologues n’ont pas manqué d’étudier cela («Lettre et poésie», Revue de l’AIRE, 31, 2005). Dans le même ordre d’idées, un célèbre poème apocryphe, souvent attribué à George Sand, serait en fait une lettre, mêlant vertu apparente et plaisirs secrets; il faut y lire à la suite les vers impairs, histoire de révéler le véritable message qu’elle cacherait.
Je suis toute émue de vous dire que j’ai
bien compris l’autre jour que vous aviez
toujours une envie folle de me faire
danser. Je garde le souvenir de votre
baiser et je voudrais bien que ce soit
une preuve que je puisse être aimée
par vous. […]Mais les échanges entre genres vont bien au-delà de ces discussions littéraires, réelles ou pas.
La matérialité du commerce épistolaire est largement évoquée par les poètes : la livraison du courrier («Night Mail», W.H. Auden; «Le facteur», Mona Latif-Ghattas; «Dans un monde…», Pierre Lartigue), la télécopie (Poèmes faxés, Jean-Paul Daoust, Louise Desjardins et Mona Latif-Ghattas), le courrier indésirable (Junk Mail. Poems by Tuschen), Le cachet de la poste (Jean-Pierre Le Goff), le brouillon («Love Letter to Ice Cube», Audrey Hébert), le fait de sceller une enveloppe avec sa langue («Forages», Catherine Cormier-Larose), le lieu d’écriture («Lettre de là-bas», Pierre Nepveu), la lettre brûlée («Abriter le feu», Éloïse Demers Pinard). Tous les genres y passent : la chaîne de lettres («Chain Letter», C.H. Gervais), la lettre d’amour («Toutes les lettres d’amour», Fernando Pessoa), les cartes d’anniversaire (Bleu sexe les gorilles, Jean-Christophe Réhel), la lettre de suicide («1000 timbres», Maxime Catellier). Ainsi que l’ont montré Anne Reverseau (Épistolaire, 44, 2018) et Laurence Campa (La Poésie de circonstance, 2022), la carte postale, en tant que sujet poétique, a ses aficionados : Vernon Scannell («Billets aigres»), Paul-Marie Lapointe («Carte postale»), François Hébert (bis), André Breton (ter), Francis Carco («Cartes postales»), Paul Nougé (bis), Henry Jean-Marie Levet (ter), Catherine Lalonde (La Dévoration des fées), Jean Cocteau («Marseille le soir», «Aix», etc.), Raymond Radiguet («Les quais de Paris»), André Pieyre de Mandiargues («Cartolines») et, surtout, Guillaume Apollinaire («1915», «Carte postale», «Lettre-océan», etc.). Les poètes ont beaucoup exploité, thématiquement, les formes diverses du «vecteur postal» (Laurence Campa).
Des auteurs aiment explicitement associer leurs œuvres à des lettres. Amanda Gorman, dans «Ship’s Manifest», le poème qui ouvre son recueil Call Us What We Carry (2021), expose clairement son projet : «This book is a message in a bottle. / This book is a letter.» Le livre, comme toute lettre, est destiné à un lecteur («a letter»), mais il n’est pas sûr que celui-ci la reçoive : c’est une bouteille à la mer («a message in a bottle»). L’expression «poème-lettre» est commune; on la trouve par exemple sous la plume de Natalie Diaz et Ada Limón, dans le magazine The New Yorker en mai 2018. Blaise Cendrars et Gaston Miron font plus simple. L’un, en 1924, intitule «Lettre» un poème de Feuilles de route : «Ajoute une ligne de ta main.» L’autre, dans Deux sangs, en 1953, s’adresse à la femme désirée : «Je t’écris pour te dire que je t’aime.»
Réputée moribonde, quand on n’annonce pas carrément sa mort, la lettre est pourtant un mode de diffusion poétique fréquemment utilisé de nos jours. Au Québec, le Mois de la poésie a marié les deux formes en 2015 et en 2020. Dans le premier cas, Michaël Trahan a rédigé quatre télégrammes de quatre vers qui sont devenus autant de cartes postales. Dans le second, le projet de correspondances poétiques numériques «En t’attendant je déjeune au cidre de pomme» unissait courriel, poésie et illustration. Créé en 2017 à Montréal, «Poésie postale» est un service de livraison postale de poèmes inédits, histoire d’occuper les boîtes aux lettres «désertées».
Le poème, comme la lettre, est un échange. Il n’est pas plus menacé qu’elle par les moyens contemporains de communication, mais ils sont appelés, l’un et l’autre, à se transformer.
N.B.—Ce qui est vrai du poème l’est aussi, souvent, de la chanson. Ce genre a été l’objet d’une «Curiosité épistolaire» parue en 1999 (Revue de l’AIRE, 23, automne-hiver, p. 18-20; texte repris, sous le titre «La lettre chantée», dans Écrire au pape et au Père Noël. Cabinet de curiosités épistolaires, Montréal, Del Busso éditeur, 2011, p. 93-101).
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