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Jacques Brault, la Poussière du chemin, 1989, couverture

Benoît Melançon, «Recueils et restes : la Poussière du chemin / Jacques Brault et Chroniques matinales / Gilles Archambault», Spirale, 88, mai 1989, p. 10-11.

La Poussière du chemin. Essais de Jacques Brault, Montréal, Boréal, coll. «Papiers collés», 1989, 249 p.

Chroniques matinales de Gilles Archambault, Montréal, Boréal, coll. «Papiers collés», 1989, 177 p.

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Dans un article paru en 1977 dans la revue Études françaises, François Ricard montre comment la collection en recueil de textes courts est constitutive du genre de l’essai, comment ce nouvel espace, en détachant des textes ponctuels des circonstances de leur écriture, en fait des essais littéraires, bref : comment le contexte créé par le recueil permet de relire les textes, de «mieux voir non seulement la spécificité de leur écriture, mais aussi leur appartenance à un espace intellectuel plus personnel». La parution simultanée de recueils de Jacques Brault et de Gilles Archambault dans la collection «Papiers collés», que dirige justement Ricard aux Éditions du Boréal, permet de mesurer en quoi la constitution d’un recueil, même si elle est en elle-même porteuse de sens, reste toujours tributaire des textes recueillis. Les enjeux de la publication en recueil sont multiples (institutionnels, personnels, etc.), rarement deux œuvres l’auront-elles aussi clairement démontré.

«Le petit reste»

Les vingt-sept textes publiés dans la Poussière du chemin ont paru, sauf deux, inédits, entre 1970 et 1987. L’auteur les a regroupés, thématiquement, en six parties, dont deux ne contiennent qu’un texte : «Lettre à des amis inconnus», le texte initial, est un portrait du Québec et de sa culture; «L’écriture subtile», dont la savante mise en page rappelle le précédent recueil d’essais de Brault, Chemin faisant (La Presse, 1975), ferme le volume par une réflexion sur la matérialité du texte, sa typographie, son existence concrète. La deuxième partie, «Écarts», contient, sur l’activité de l’écrivain (métier ? travail ? mission ? passion ?) et la sensualité de la lecture et de l’écriture, des textes, souvent autobiographiques, dans lesquels se manifeste clairement la modestie sans afféterie de l’auteur. Les «Bifurcations» mènent de la littérature à la philosophie, des lectures à l’amitié («Une douce violence» est un hommage à Gilles Archambault). Les «Parallèles» qui suivent traitent de peinture, de gravure, de dessin, à partir d’œuvres admirées (Gérard Tremblay, Paul Beaulieu, Louis Jaque, Janine Leroux-Guillaume) et d’une pratique personnelle («Carnet d’un apprenti»). La poésie et la «nontraduction» sont le lieu des «Croisements» finals. La sagesse de la construction semble ici renvoyer à celle de la pensée.

Limpidité, clarté, justesse du ton : pour qualifier la prose de Jacques Brault, ces valeurs paraissent en effet s’imposer d’elles-mêmes. «Écrivain amateur», l’auteur est passé maître dans l’art de masquer le travail de réflexion («lire est un travail d’une grande précision») que suppose chacun de ses textes. Quel que soit le sujet abordé, il choisit de privilégier l’évidence de l’émotion au lieu d’un appareil conceptuel ou de la démonstration de son érudition («saveur savante et savoir savoureux»). Pourtant c’est à la difficulté, à l’obscur, à l’impensé que se mesure toujours la prose du poète. La métaphore du chemin n’est pas qu’une commode façon de se «désengluer» de l’esprit de sérieux, de se «désenfermer» des lieux du savoir institutionnalisé — elle est déplacement radical. De cette volonté témoigne la constante présence dans le volume de la figure du paradoxe. Au sujet de l’œuvre de Paul Beaulieu, Brault parle des «naïvetés savantes, des nonchalances surveillées, des raffinements sans mollesse»; outre qu’elle pourrait servir d’introduction à son propre recueil, cette conception de l’œuvre montre bien en quoi la pensée de Brault se refuse à la dichotomie, à l’exclusion. Le paradoxe, loin d’être un plat syncrétisme où les contraires cohabiteraient pacifiquement, est l’image d’une pensée en mouvement, à la recherche du lieu où «savoir et non-savoir coïncident». La langue rend compte de la même perspective. Aussi éloigné que l’on peut l’être du jargon, Brault recourt souvent à des néologismes, non pas tant pour proposer de nouveaux concepts ou de nouvelles idéologies, mais bien au contraire pour prendre l’envers (il dirait l’«en dessous») du langage; aux mots figés, vidés de leur sens par la répétition ambiante, il oppose les siens : «inconnaissance», «impermanence», «nescience». La difficulté n’est pas refusée, elle se déploie ailleurs, emprunte de nouveaux sentiers, parcourt d’autres horizons (linguistiques, réflexifs).

Dans un étrange «Avertissement» au ton forcé, l’auteur fait remarquer qu’«écrire et penser n’a guère à voir avec la continuité apparente». Il n’empêche qu’il est possible d’isoler de la Poussière du chemin la méthode critique que prône Brault (jamais autrement que par l’exemple) : celle de la «rêverie textuelle» ou de la «songerie interminable». Parti d’Emily Dickinson, c’est par l’entremise d’Emily Brontë, d’Issa, de Saint-Denys Garneau et de quelques autres que Brault en arrive, dans ce texte exemplaire qu’est «Petite suite émilienne», à l’image finale de sa mère, avec son «visage d’amoureuse morte-née». Si tous les textes ne font pas appel à une telle boulimie lectoriale, aucun n’en est tout à fait exempt. «Le petit reste» qu’espère recueillir Brault se trouve là : l’exercice de la lecture n’a d’autre source que cette fréquentation dynamique des œuvres amies. Aucune componction cependant; c’est toujours le sourire aux lèvres que Brault écrit («Les caves de Saint-Germain-des-Prés, était-ce des lieux ou des personnes ?»).

«Que reste-t-il de nos amours ?»

Si l’on est étonné de sourire aussi souvent à la lecture de la Poussière du chemin, c’est peut-être que tel n’est pas le cas devant les Chroniques matinales de Gilles Archambault. «Sous ses apparences de facilité, la chronique est un genre périlleux», prévient l’éditeur en quatrième de couverture; il ne saurait si bien dire. Si les chroniques que recueillait Archambault en 1984 dans le Regard oblique bénéficiaient d’une double unité thématique (un sujet d’ensemble : la vie littéraire, des sujets particuliers : les prix, l’édition, etc.), celles publiées aujourd’hui souffrent grandement d’un total éparpillement, non seulement de sujets, mais aussi de formes. À côté des chroniques écrites pour Liberté, le Devoir, le Livre d’ici ou Québec français, Archambault publie des chroniques lues dans le cadre d’une émission matinale à la radio de Radio-Canada. Seul dénominateur commun de ces textes : avoir été écrits «au commencement du jour». L’absence de construction du recueil fait que les textes intéressants d’Archambault (l’on peut soupçonner qu’il s’agit des chroniques écrites) sont noyés dans une masse de textes qui volent au ras des pâquerettes idéologiques (sur l’absence de sourire dans «le commerce du quotidien», les interdictions faites aux fumeurs et autres billevesées). Devant cette enfilade de textes (il y en a soixante-cinq), on en vient presque à subodorer quelque machiavélisme éditorial : en évitant d’unir les textes, l’éditeur n’a-t-il pas voulu masquer le vide de certains d’entre eux ? Le malaise vient du fait que, loin de minimiser la place des textes de circonstances, cette façon de procéder porte ombrage aux textes les plus riches d’Archambault, ceux où joue l’auto-ironie du narrateur. Prématurée, cette publication dessert le chroniqueur.

Comme le montrait fort clairement Ricard dans son texte de 1977, c’est par le recueil que le texte bref, et donc la chronique, devient essai; cela n’est toutefois vrai que des textes qui sont déjà des essais, mais dont l’appartenance générique échappait aux lecteurs soit par l’inaccessibilité des textes, soit par l’absence de lecture d’ensemble. Or, les deux derniers recueils de la collection «Papiers collés» ne sauraient se comparer à cet égard : l’un reprend des textes, les organise, en propose une lecture, fait un livre; l’autre place à la queue leu leu des écrits divers, sans croire nécessaire de montrer ce qui les unit comme ce qui les sépare. L’intention n’est pas seule en cause : tandis que Brault reprend ses textes avec des corrections «assez légères dans l’ensemble», Archambault récrit les siens — et l’éditeur agrémente le tout de coquilles (mais c’est un autre propos). Pourtant il y a fort à parier que les textes du second, même s’il cultive la nostalgie («Toujours prêt à remettre mes pas dans les pas de celui que je fus»), seront oubliés dès que retombera la poussière du chemin, alors que les textes du premier, fasciné par les temps de la lecture et de l’écriture, seront, eux, à relire chaque matin. Pour Brault, «quand on écrit, ce n’est pas pour quelqu’un (méprise née du mépris), mais à quelqu’un (connu-inconnu)»; son recueil aura des (re)lecteurs.


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